Hommage à Raymond Aubrac
Le 10 avril dernier, Raymond AUBRAC décède à l’âge de 97 ans. Les honneurs militaires lui ont été rendus le 16 avril aux Invalides par ses compagnons résistants.
Samedi prochain, dans 4 jours, (12 mai), ses cendres seront inhumées aux côtés de son épouse Lucie, décédée il y a 5 ans et pour qui la nation avait rendu un grand hommage.
Avec Raymond AUBRAC, c’est l’un des fils les plus illustres et courageux de la France qui vient de s’éteindre, le tout premier pionnier de la résistance de la Seconde Guerre Mondiale et son dernier grand représentant.
Rendre hommage, à l’occasion de ce 8 mai, à cet homme c’est dire toute notre reconnaissance à celui qui a risqué sa vie maintes fois pour défendre son idéologie, construire une France plus juste, un monde plus humain.
Son parcours est tout singulier : celui d’un homme public sans qu’il soit pour autant un homme politique. Une vie remplie de dévouement à la chose publique, de courage face à la bête féroce qu’a été le nazisme, d’ingéniosité dans le combat, de droiture qui déjoue les pièges, de modestie quand d’autres affichaient leurs exploits et remplie surtout d’une chose rare : la résistance.
Et cette résistance commencée alors qu’il n’avait que 26 ans ne s’est pas arrêtée en 1945. Une vie riche d’expériences très diverses se poursuit, toujours guidée par les valeurs qui fondèrent son engagement dans cette même Résistance. Elle prendra une autre forme : la reconstruction, battre le fascisme jusque dans son but misérable. Reconstruire la France, à Marseille comme Commissaire de la République, en Europe en y développant les échanges Est-Ouest, dans le monde en se mettant au service de l’ONU et plus encore, contribuer à décoloniser le monde , ce que n’avait pas prévu le Conseil National de la Résistance.
Raymond AUBRAC est un fils de commerçants juifs, qui périront à Auschwitz, et après des études à l’École Nationale des Ponts et Chaussées, il effectue son service militaire sur la Ligne Maginot, au moment où éclate la 2ème G.M.
En 1939, il épouse Lucie Bernard. Fait prisonnier par les Allemands le 21 juin 1940, il s'évade avec l'aide de sa femme et tous deux gagnent la zone libre.
En juillet 1941, il lance avec Emmanuel d' Astier de la Vigerie le journal clandestin du mouvement ' Libération Sud '(2nd journal clandestin le plus diffusé de la zone sud après Combat.) Sous le pseudonyme Aubrac, les militants Raymond et Lucie font de ce mouvement de résistance l'un des plus importants de la zone sud.
De nouveau arrêté en juin 1943, en compagnie de Jean Moulin et d’autres résistants à Caluire, il s’évadera le 21 octobre 1943, grâce à une opération menée par sa femme.
A la libération, on lui donnera donc la charge du Commissariat de la République à Marseille, qui fut un passage politique compliqué et difficile.
De 1944 à 1948, il accomplira la mission de responsable des opérations de déminage de la France.
En 1948, il fonda un bureau d’études spécialisé dans les infrastructures et la construction et durant dix années, il travaillera souvent avec des municipalités progressistes qui devaient reconstruire équipements et logements dévastés par la guerre.
Il voua également sa vie au développement du Tiers Monde et à la lutte contre la faim.
Au Maroc début 1958, il devint le Conseiller du Ministre de l’Economie donnant ainsi libre cours à ses talents d’ingénieur : il créa un Office National des Irrigations, dont il fut le Secrétaire Général et mit sur pied l’industrie sucrière marocaine.
Son action remarquée par le Directeur Général de la F.A.O. l’amena à rejoindre en 1963, l’organisation internationale à Rome pour l’alimentation et l’agriculture et à en devenir le directeur administratif et financier.
Ainsi, grâce à son rapprochement avec le Vatican, il jouera un rôle capital, encore souvent méconnu, durant la guerre du Vietnam.
Dès juillet 1946, les époux Aubrac rencontrèrent Ho Chi Minh à Paris pour tenter de construire, après la défaite japonaise, un Vietnam libre associé à l’Union Française. Malgré cet échec, ils lièrent avec ce dernier une profonde amitié.
En 1967, la guerre du Vietnam s’intensifiant, les américains lui demandèrent de tenter une négociation de paix, dans le but de stopper les bombardements américains sur le Nord Vietnam, sans effets immédiats.
En 1972, alors que les négociations de paix traînaient à Paris, les chefs militaires américains projetaient de bombarder les digues qui protégeaient les villages de la plaine du fleuve rouge. Raymond Aubrac alerta le Pape qui convainquit le Président Nixon d’abandonner ce projet.
La paix enfin revenue au Vietnam, Raymond Aubrac œuvra pour que toutes les agences de l’O.N.U. concourent à la reconstruction du pays.
Il obtient même des Américains leurs plans d’implantation des champs de mines, afin d’aider les Vietnamiens au déminage de leurs terres.
Si en 1976, il mit un terme à sa carrière professionnelle, Raymond Aubrac ne s’arrêta pas là pour autant. L’âge ne l’empêcha jamais de rester en éveil et de poursuivre avec Lucie, puis seul, le combat pour les causes qui avaient nourri les engagements de toute sa vie. Jamais confiné dans le ressassement de ses actions dans la Résistance, il ne s’intéressait qu’à l’avenir, donc à la jeunesse qui en serait responsable. Il se faisait un devoir personnel de transmettre ses valeurs aux jeunes générations en parcourant les lycées et les collèges jusqu'à l’extinction de ses forces , combattre le racisme, défendre les valeurs de la Résistance.
Il reçut la Grand-croix de la Légion d'honneur en 2010, la Croix de guerre 1939-1945 et la médaille de la Résistance avec rosette .
Raymond AUBRAC s’est éteint à la veille de cette élection présidentielle. Il n’aura pas connu le 1 er mai antisyndical que nous venons de connaître, mijoté en haut lieu. Un 1 er mai qui rappelle celui de 1941 : la fête du vrai travail chère au Maréchal PETAIN !
Raymond AUBRAC aurait pu ainsi dire « Résistance toujours et plus que jamais pour répondre au retour de l’esprit de Vichy ! ».
« Résister se conjugue toujours au présent » disait son épouse Lucie.
Lui ,disait : « Vivre, c’est résister et vivre aujourd’hui c’est toujours résister ,car il y a des gens qui rabaissent la France, le monde et il y a des gens qui les grandissent .»
Raymond AUBRAC s'est éteint. Il reste et restera une référence et un exemple pour tous ceux qui se réclament des combats de la Résistance et des valeurs qu’il a incarnées, pour tous les jeunes à qui, forts de ses souvenirs, il recommandait de s’engager, comme lui l’avait fait, afin de construire le futur pas à pas. Pour tous ces jeunes à qui il aura tant appris, qu’il aura sensibilisés, qu’il aura éduqués et pour qu’ils soient des jeunes citoyens de la République Française attentifs, avertis, lucides, héritiers respectueux de la mémoire, héritiers dignes de ces parcours et de ces vies qui ont donné leur sang pour que vivent la liberté, l’égalité, la fraternité.
Dans une période où tant de Français doutent, dans un monde loin d’avoir accompli les espoirs de la Résistance, nous aurions encore besoin de sa présence pour nous accompagner.
Dans l’ombre et le souvenir, Raymond et Lucie Aubrac sont désormais un couple mythique et continueront de dresser le flambeau de la justice et de l’espérance qu’ils ont toujours voulu et su porter. Ils nous laissent l’exemple de leur vie, de leurs engagements et de leurs idéaux.
A nous de nous en inspirer et d’y rester fidèles.
Merci Raymond Aubrac.
Il me semblait utile de retracer cet exemple de vie à l’occasion d’une telle cérémonie de souvenir et de mémoire.
Marie Bonnemaison disait l’an dernier en cet endroit même : « Des cérémonies comme celles-ci nous permettent à notre tour de remplir le DEVOIR de mémoire qui nous a été transmis.. »
Et cette mémoire constitue un devoir de notre histoire nationale et humaine qu’il faut à tout prix préserver de l’oubli.